Françoise Leclère

écrivain, nosographe de l'androlecte

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Extraits de D'aimance - Interview par Vanessa Watremez - Critique de Lesbia Magazine (Jacqueline Pasquier) - Critique de la Référence (Laetitia Schuck) -

D'aimance : Inventer l'amour ?

Texte de l'intervention au colloque "Tout sur l'amour", publiée dans les Actes du colloque de Bagdam Espace Lesbien n°5, Avril 2006.

Illustration de Lola GouineGravure de Lola Gouine


D'aimance est un livre qui met en scène trois personnages, il y a Lou, la narratrice, qui consigne ce qu'elle vit avec Coccinelle, son amante. C'est donc l'histoire de Lou et Coccinelle. Mais il y a aussi Lucie qui est l'amante en titre de Coccinelle... (Quelque part, c'est un peu le hic...) Lou pense que l'amour est à inventer. L'histoire de D'aimance est donc la narration de la quête de Lou pour inventer l'amour avec Coccinelle. C'est un cheminement qui devient un parcours initiatique. C'est aussi le récit d'une métamorphose.

Le parti pris d'écriture de Lou est de ne prendre aucune distanciation avec son récit. Elle note tout ce qu'elle vit au fur et à mesure qu'elle le vit, ou plutôt elle note tout ce qu'elles se disent, car le récit est plus celui de l'échange parlé que du vécu évènementiel.

Ce parti pris, l'absence de distanciation, fait qu'elle ne sait rien du livre qu'elle va écrire, tout comme elle ne sait rien de la vie qu'elle va vivre. Enfin, ça, c'est ce qu'elle croit, parce que c'est ce qu'on croit communément. A tort. En réalité on sait tout, ou en tout cas on a tous les éléments pour savoir, quand on commence une relation, de quoi elle va être faite.

Ce que Lou va découvrir, rétrospectivement, et cela parce qu'elle a tout consigné, c'est que tout était écrit dans les prémices de la relation. Ce qui est vrai au début d'une relation (ce potentiel "prédicatif") est évidemment vrai à tout moment de la relation... Le déroulement d'une relation a tout à voir avec les mathématiques. Les premiers mots, les premiers gestes ou les premiers actes sont les données de base, les phrases avec lesquelles le texte amoureux va s'écrire. De façon fulgurante, on est traversée par ce qu'on appelle des intuitions et qui sont en fait le résultat que notre esprit nous livre, de l'analyse de ces données. Comme la pensée qui nous traverse est un résultat, livré sans le raisonnement, on n'y attache pas trop d'importance, et d'autant moins que le plus souvent cela contrarie nos projections, nos espoirs, notre attente, notre première impression, celle qui ne tient compte que d'une partie des données, les plus favorables... Et je ne dis rien des conditions de vie, de l'emploi du temps trop rempli et qui nous décourage aussi de nous y attarder.

De toute façon, on ne veut pas renoncer à nos projections, et on a une vie ou une relation à vivre pour accomplir le renoncement. On ne veut pas tout de suite savoir ce qu'on sait. Il y a plusieurs niveaux de savoir et le savoir abouti, c'est un savoir charnel, et ce savoir-là ne peut pas faire l'économie du vécu. Donc on sait les choses, mais il est trop tôt pour savoir ce qu'on sait.

Par exemple au début dans un échange de courrier, Lou parle à Coccinelle d'un texte sur l'indétermination du vécu. Or il se trouve que c'est justement ce à quoi elle va être confrontée avec Coccinelle. L'indétermination du vécu. Comment Lou savait qu'elle allait y être confrontée, c'est un mystère.

J'imagine qu'on va me dire que j'ai exagéré, que c'est de la littérature et que dans la vie, les choses ne se passent pas comme ça. Ce n'est pas ce que je crois. Je crois que nos vies, c'est de la littérature et si on ne le sait pas, c'est simplement et uniquement parce qu'on ne les écrit pas. Sinon on s'en rendrait compte.

Ce qui est donné aussi à Lou par cette méthode d'écriture cardio-graphique sans distanciation avec le vécu, c'est la conscience de son cheminement, le témoignage de sa métamorphose. On croit qu'on traverse la vie en restant plus ou moins la même. Eventuellement, on repère qu'on a vaguement changé entre 20 et 40 ans (à condition d'être déjà parvenue à cet age-là) mais en realité, c'est pire que ça, on peut être totalement transformée, en l'espace d'une relation de trois ou quatre ans et même en moins de temps que ça. On est transformée par l'autre ou... à cause de l'autre. C'est pour ça que démarrer une relation n'est jamais anodin. En général on fait ça dans une sorte d'ivresse, de légèreté joyeuse, insouciante, et sans avoir conscience des risques tout à fait inconsidérés qu'on est en train de prendre. On va être transformée par l'autre, du seul fait de la proximité, de l'intimité partagée, mais aussi à cause de ce à quoi on se heurte dans la relation. D'ailleurs on a toutes remarqué qu'on a tendance à retrouver les mêmes problèmes avec des personnes différentes et ça tant qu'on n'est pas parvenues à les résoudre. On aimerait bien que ce soit autrement, mais l'amour se vit quand même plus souvent comme un parcours d'obstacles que comme une promenade de santé. Donc, il y a les transformations mimétiques, les transformations de conversion par adhésion à l'autre, les transformations d'adaptation ou encore les transformations liées à la nécessité de survivre. Si on ne se rend généralement pas compte des bouleversements cataclysmiques que produisent en nous nos relations, c'est parce qu'on n'a pas la mémoire de soi.

Ecrire une histoire après l'avoir vécue, ou sans aller jusqu'à l'écrire, simplement s'en souvenir, justement c'est l'avoir déjà vécue. Et celle que l'on est quand on a vécu une relation, c'est quelqu'un d'autre que celle que l'on était avant de la vivre ou pendant qu'on la vivait. On produit donc alors un récit de son histoire qui est écrit par "une autre personne" que celle qui l'a vécue.

C'est ainsi qu'écrire tout au fil des jours c'est consigner l'évolution, la métamorphose que la relation induit. Tandis qu'écrire une histoire après l'avoir vécue ou écrire une histoire, en l'inventant de toutes pièces, c'est produire un texte uniforme, qui est écrit par la même personne du début à la fin. Ca n'est absolument pas réaliste. Ca peut avoir l'air plus crédible parce qu'à priori, tout est plus cohérent, mais en réalité, c'est justement beaucoup moins crédible parce que dans la vie, on n'est absolument pas cohérent. On passe allègrement d'une contradiction à l'autre ou d'un état à l'autre sans sourciller, et ça, d'autant qu'on n'a pas la mémoire de soi.

D'ou l'intérêt de consigner. En même temps, se relire peut être extrêmement déplaisant. Pour donner un exemple, si vous lisez ce livre et que dans les premières pages vous vous dites que Lou quoique sympathique est quand même un peu naïve, ce qui est rassurant, mais en même temps c'est aussi un peu déplaisant justement pour elle, c'est qu'elle-même pourrait, à la fin du livre, partager votre jugement...

Le livre qui a l'air d'être de l'écriture peut finalement s'avérer être une lecture. Je veux dire y compris pour la narratrice. Je crois que c'est dû à l'indétermination du vécu.

Pour préciser cette idée de l'indétermination du vécu, je vous lis le passage que Lou a fait décovrir à Coccinelle extrait du Sexe des cerises, de Jeanette Winterson: "Mon enfance a-t-elle eu lieu ? Je dois le croire, mais je n'en ai aucune preuve. Ma mere prétend que oui, mais c'est une fantaisiste, une menteuse et une meurtrière, quoique rien de tout cela ne m'empêche de l'aimer. Je me souviens de certaines choses mais moi aussi je suis un fantaisiste et un menteur, bien que je n'aie encore tué personne. Il y en a d'autres que je pourrais interroger mais pour moi leur parole ne compterait pas devant un tribunal. Peut-elle compter dans une affaire plus sérieuse? Il me faut bien admettre que j'ai eu une enfance, mais je ne puis admettre que j'ai eu celle dont je me souviens. Tout le monde se rappelle certains faits qui ne se sont jamais produits. Et il est de notoriété publique que les gens oublient souvent des faits qui se sont produits. Soit nous sommes tous des fantaisistes et des menteurs, soit le passé est indéterminé. J'ai entendu certains dire que nous sommes faconnés par notre enfance. Mais laquelle ?"

Il n'y a pas de livres qui ne soient pas, de près ou de loin biographiques, même une thèse en astrophysique trouve son fondement dans la vie de la doctorante, et en même temps, on peut écrire, décrire scrupuleusement ce qu'on vit et après l'avoir vécu avoir du mal à reconnaître sa vie dans ce qui est écrit. C'est-à-dire que toute autobiographie est fictionnelle.

Je disais tout à l'heure qu'on a tout le temps de la relation pour apprendre à y renoncer. Je ne dis pas que c'est nécessairement la direction que prennent toutes les relations amoureuses. Je ne me permettrais pas. Bon, dans ma vie, ça a toujours été un peu le cas, mais je ne suis pas une référence. D'ailleurs, j'espère faire mieux la prochaine fois. Quoi qu'il en soit, c'est en tout cas la nécessité qui s'impose à Lou. Cela ne s'impose pas tout seul en cinq minutes, ça prend au moins 130 pages. Il faut dire que ce que Lou éprouve pour Coccinelle, c'est peut-être de l'amour mais c'est surtout de la passion. La passion est un processus, analysé très bien par Barthes dans les Fragments D'un Discours Amoureux et que D'aimance, le récit autobiographique de Lou, se trouve illustrer. (Je précise que le titre Fragments d'un discours amoureux est trompeur, c'est un livre qui ne traite pas de l'amour mais de la passion.)

A mon avis, et c'est un avis que je me suis fait justement en lisant ces livres (donc celui de Barthes et le mien), si on veut vraiment inventer l'amour, il faut suivre une autre piste que celle de la passion. Cela dit, quelle piste je ne sais pas, si vous avez des idées, on peut en parler...

Une des choses ambiguës, étonnantes dont Lou va se rendre compte (et ce n'est pas la seule chose) c'est que la vraie difficulté en matière de renoncement à la relation, ce n'est pas de renoncer à ce qu'on a ou à ce qu'elle est, mais c'est bien davantage de renoncer à ce qu'on n'a pas ou ce qu'elle n'est pas. Ce n'est pas l'amour qu'on a peur de perdre (parfois on n'a même jamais réussi à l'instaurer) on n'a donc aucune raison objective de souffrir de le perdre dans ces cas-là, qui sont plus fréquents qu'on imagine, ou qu'on veut bien le reconnaitre, et alors ce à quoi il est difficile de renoncer, c'est l'imaginaire qui fonde cet amour.

C'est insupportable que l'amour ne tienne pas ses promesses, ou que l'autre ne tienne pas ses promesses, les siennes ou celles qu'on lui a prêtées. Il se peut qu'on choisisse l'autre parce qu'elle coïncide avec notre imaginaire. On pense qu'elle est une partenaire dans un jeu fondé sur une imagerie ou un imaginaire amoureux, des projections, un idéal dans le cas de Lou.

Mais la coïncidence est-elle entre les deux êtres ou est-elle entre soi et l'autre mais en soi. Parce qu'il se trouve que si l'autre coïncide en nous, cela ne signifie pas forcément qu'elle coïncide en elle. C'est évidemment assez décevant de constater que c'est en nous qu'elle est idéale, dans l'image qu'on se fait d'elle, l'image qui participe de l'imaginaire. Et que Lou appelle (à la fin du livre quand elle commence à comprendre des choses) l'icone intérieure de l'autre. Et finalement, peut-être que pour être inventé ou tout simplement pour être vécu, l'amour a besoin que l'on se soit d'abord ouverte à l'alterité. Ou pour le dire autrement, ce qui est à découvrir avant de vivre l'amour ou pour le vivre c'est peut-être l'alterité. Cela a l'air d'une évidence. Ce genre d'évidences, ce sont mes préferées parce que ce sont celles qui sont à conquérir. Contrairement aux cas de figure où on ne sait pas ce qu'on sait, là on croit savoir ce qu'on ne sait pas. Et je dirais que le cheminement de Lou au long de cette histoire, c'est le cheminement qui la mène à ça, au seuil de ça. Découvrir, désirer et jouir de l'alterité.

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