Françoise Leclère

écrivain, nosographe de l'androlecte

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D'aimance


D'aimance-Recto

D'aimance : Inventer l'amour ?

Texte de l'intervention au colloque "Tout sur l'amour", publiée dans les Actes du colloque de Bagdam Espace Lesbien n°5, Avril 2006.

D'aimance est un livre qui met en scène trois personnages, il y a Lou, la narratrice, qui consigne ce qu'elle vit avec Coccinelle, son amante. C'est donc l'histoire de Lou et Coccinelle. Mais il y a aussi Lucie qui est l'amante en titre de Coccinelle... (Quelque part, c'est un peu le hic...) Lou pense que l'amour est à inventer. L'histoire de D'aimance est donc la narration de la quête de Lou pour inventer l'amour avec Coccinelle. C'est un cheminement qui devient un parcours initiatique. C'est aussi le récit d'une métamorphose.

Le parti pris d'écriture de Lou est de ne prendre aucune distanciation avec son récit. Elle note tout ce qu'elle vit au fur et à mesure qu'elle le vit, ou plutôt elle note tout ce qu'elles se disent, car le récit est plus celui de l'échange parlé que du vécu évènementiel.

Ce parti pris, l'absence de distanciation, fait qu'elle ne sait rien du livre qu'elle va écrire, tout comme elle ne sait rien de la vie qu'elle va vivre. Enfin, ça, c'est ce qu'elle croit, parce que c'est ce qu'on croit communément. A tort. En réalité on sait tout, ou en tout cas on a tous les éléments pour savoir, quand on commence une relation, de quoi elle va être faite.

Ce que Lou va découvrir, rétrospectivement, et cela parce qu'elle a tout consigné, c'est que tout était écrit dans les prémices de la relation. Ce qui est vrai au début d'une relation (ce potentiel "prédicatif") est évidemment vrai à tout moment de la relation... Le déroulement d'une relation a tout à voir avec les mathématiques. Les premiers mots, les premiers gestes ou les premiers actes sont les données de base, les phrases avec lesquelles le texte amoureux va s'écrire. De façon fulgurante, on est traversée par ce qu'on appelle des intuitions et qui sont en fait le résultat que notre esprit nous livre, de l'analyse de ces données. Comme la pensée qui nous traverse est un résultat, livré sans le raisonnement, on n'y attache pas trop d'importance, et d'autant moins que le plus souvent cela contrarie nos projections, nos espoirs, notre attente, notre première impression, celle qui ne tient compte que d'une partie des données, les plus favorables... Et je ne dis rien des conditions de vie, de l'emploi du temps trop rempli et qui nous décourage aussi de nous y attarder.

De toute façon, on ne veut pas renoncer à nos projections, et on a une vie ou une relation à vivre pour accomplir le renoncement. On ne veut pas tout de suite savoir ce qu'on sait. Il y a plusieurs niveaux de savoir et le savoir abouti, c'est un savoir charnel, et ce savoir-là ne peut pas faire l'économie du vécu. Donc on sait les choses, mais il est trop tôt pour savoir ce qu'on sait.

Par exemple au début dans un échange de courrier, Lou parle à Coccinelle d'un texte sur l'indétermination du vécu. Or il se trouve que c'est justement ce à quoi elle va être confrontée avec Coccinelle. L'indétermination du vécu. Comment Lou savait qu'elle allait y être confrontée, c'est un mystère.

J'imagine qu'on va me dire que j'ai exagéré, que c'est de la littérature et que dans la vie, les choses ne se passent pas comme ça. Ce n'est pas ce que je crois. Je crois que nos vies, c'est de la littérature et si on ne le sait pas, c'est simplement et uniquement parce qu'on ne les écrit pas. Sinon on s'en rendrait compte.

Ce qui est donné aussi à Lou par cette méthode d'écriture cardio-graphique sans distanciation avec le vécu, c'est la conscience de son cheminement, le témoignage de sa métamorphose. On croit qu'on traverse la vie en restant plus ou moins la même. Eventuellement, on repère qu'on a vaguement changé entre 20 et 40 ans (à condition d'être déjà parvenue à cet age-là) mais en realité, c'est pire que ça, on peut être totalement transformée, en l'espace d'une relation de trois ou quatre ans et même en moins de temps que ça. On est transformée par l'autre ou... à cause de l'autre. C'est pour ça que démarrer une relation n'est jamais anodin. En général on fait ça dans une sorte d'ivresse, de légèreté joyeuse, insouciante, et sans avoir conscience des risques tout à fait inconsidérés qu'on est en train de prendre. On va être transformée par l'autre, du seul fait de la proximité, de l'intimité partagée, mais aussi à cause de ce à quoi on se heurte dans la relation. D'ailleurs on a toutes remarqué qu'on a tendance à retrouver les mêmes problèmes avec des personnes différentes et ça tant qu'on n'est pas parvenues à les résoudre. On aimerait bien que ce soit autrement, mais l'amour se vit quand même plus souvent comme un parcours d'obstacles que comme une promenade de santé. Donc, il y a les transformations mimétiques, les transformations de conversion par adhésion à l'autre, les transformations d'adaptation ou encore les transformations liées à la nécessité de survivre. Si on ne se rend généralement pas compte des bouleversements cataclysmiques que produisent en nous nos relations, c'est parce qu'on n'a pas la mémoire de soi.

Ecrire une histoire après l'avoir vécue, ou sans aller jusqu'à l'écrire, simplement s'en souvenir, justement c'est l'avoir déjà vécue. Et celle que l'on est quand on a vécu une relation, c'est quelqu'un d'autre que celle que l'on était avant de la vivre ou pendant qu'on la vivait. On produit donc alors un récit de son histoire qui est écrit par "une autre personne" que celle qui l'a vécue.

C'est ainsi qu'écrire tout au fil des jours c'est consigner l'évolution, la métamorphose que la relation induit. Tandis qu'écrire une histoire après l'avoir vécue ou écrire une histoire, en l'inventant de toutes pièces, c'est produire un texte uniforme, qui est écrit par la même personne du début à la fin. Ca n'est absolument pas réaliste. Ca peut avoir l'air plus crédible parce qu'à priori, tout est plus cohérent, mais en réalité, c'est justement beaucoup moins crédible parce que dans la vie, on n'est absolument pas cohérent. On passe allègrement d'une contradiction à l'autre ou d'un état à l'autre sans sourciller, et ça, d'autant qu'on n'a pas la mémoire de soi.

D'ou l'intérêt de consigner. En même temps, se relire peut être extrêmement déplaisant. Pour donner un exemple, si vous lisez ce livre et que dans les premières pages vous vous dites que Lou quoique sympathique est quand même un peu naïve, ce qui est rassurant, mais en même temps c'est aussi un peu déplaisant justement pour elle, c'est qu'elle-même pourrait, à la fin du livre, partager votre jugement...

Le livre qui a l'air d'être de l'écriture peut finalement s'avérer être une lecture. Je veux dire y compris pour la narratrice. Je crois que c'est dû à l'indétermination du vécu.

Pour préciser cette idée de l'indétermination du vécu, je vous lis le passage que Lou a fait décovrir à Coccinelle extrait du Sexe des cerises, de Jeanette Winterson: "Mon enfance a-t-elle eu lieu ? Je dois le croire, mais je n'en ai aucune preuve. Ma mere prétend que oui, mais c'est une fantaisiste, une menteuse et une meurtrière, quoique rien de tout cela ne m'empêche de l'aimer. Je me souviens de certaines choses mais moi aussi je suis un fantaisiste et un menteur, bien que je n'aie encore tué personne. Il y en a d'autres que je pourrais interroger mais pour moi leur parole ne compterait pas devant un tribunal. Peut-elle compter dans une affaire plus sérieuse? Il me faut bien admettre que j'ai eu une enfance, mais je ne puis admettre que j'ai eu celle dont je me souviens. Tout le monde se rappelle certains faits qui ne se sont jamais produits. Et il est de notoriété publique que les gens oublient souvent des faits qui se sont produits. Soit nous sommes tous des fantaisistes et des menteurs, soit le passé est indéterminé. J'ai entendu certains dire que nous sommes faconnés par notre enfance. Mais laquelle ?"

Il n'y a pas de livres qui ne soient pas, de près ou de loin biographiques, même une thèse en astrophysique trouve son fondement dans la vie de la doctorante, et en même temps, on peut écrire, décrire scrupuleusement ce qu'on vit et après l'avoir vécu avoir du mal à reconnaître sa vie dans ce qui est écrit. C'est-à-dire que toute autobiographie est fictionnelle.

Je disais tout à l'heure qu'on a tout le temps de la relation pour apprendre à y renoncer. Je ne dis pas que c'est nécessairement la direction que prennent toutes les relations amoureuses. Je ne me permettrais pas. Bon, dans ma vie, ça a toujours été un peu le cas, mais je ne suis pas une référence. D'ailleurs, j'espère faire mieux la prochaine fois. Quoi qu'il en soit, c'est en tout cas la nécessité qui s'impose à Lou. Cela ne s'impose pas tout seul en cinq minutes, ça prend au moins 130 pages. Il faut dire que ce que Lou éprouve pour Coccinelle, c'est peut-être de l'amour mais c'est surtout de la passion. La passion est un processus, analysé très bien par Barthes dans les Fragments D'un Discours Amoureux et que D'aimance, le récit autobiographique de Lou, se trouve illustrer. (Je précise que le titre Fragments d'un discours amoureux est trompeur, c'est un livre qui ne traite pas de l'amour mais de la passion.)

A mon avis, et c'est un avis que je me suis fait justement en lisant ces livres (donc celui de Barthes et le mien), si on veut vraiment inventer l'amour, il faut suivre une autre piste que celle de la passion. Cela dit, quelle piste je ne sais pas, si vous avez des idées, on peut en parler...

Une des choses ambiguës, étonnantes dont Lou va se rendre compte (et ce n'est pas la seule chose) c'est que la vraie difficulté en matière de renoncement à la relation, ce n'est pas de renoncer à ce qu'on a ou à ce qu'elle est, mais c'est bien davantage de renoncer à ce qu'on n'a pas ou ce qu'elle n'est pas. Ce n'est pas l'amour qu'on a peur de perdre (parfois on n'a même jamais réussi à l'instaurer) on n'a donc aucune raison objective de souffrir de le perdre dans ces cas-là, qui sont plus fréquents qu'on imagine, ou qu'on veut bien le reconnaitre, et alors ce à quoi il est difficile de renoncer, c'est l'imaginaire qui fonde cet amour.

C'est insupportable que l'amour ne tienne pas ses promesses, ou que l'autre ne tienne pas ses promesses, les siennes ou celles qu'on lui a prêtées. Il se peut qu'on choisisse l'autre parce qu'elle coïncide avec notre imaginaire. On pense qu'elle est une partenaire dans un jeu fondé sur une imagerie ou un imaginaire amoureux, des projections, un idéal dans le cas de Lou.

Mais la coïncidence est-elle entre les deux êtres ou est-elle entre soi et l'autre mais en soi. Parce qu'il se trouve que si l'autre coïncide en nous, cela ne signifie pas forcément qu'elle coïncide en elle. C'est évidemment assez décevant de constater que c'est en nous qu'elle est idéale, dans l'image qu'on se fait d'elle, l'image qui participe de l'imaginaire. Et que Lou appelle (à la fin du livre quand elle commence à comprendre des choses) l'icone intérieure de l'autre. Et finalement, peut-être que pour être inventé ou tout simplement pour être vécu, l'amour a besoin que l'on se soit d'abord ouverte à l'alterité. Ou pour le dire autrement, ce qui est à découvrir avant de vivre l'amour ou pour le vivre c'est peut-être l'alterité. Cela a l'air d'une évidence. Ce genre d'évidences, ce sont mes préferées parce que ce sont celles qui sont à conquérir. Contrairement aux cas de figure où on ne sait pas ce qu'on sait, là on croit savoir ce qu'on ne sait pas. Et je dirais que le cheminement de Lou au long de cette histoire, c'est le cheminement qui la mène à ça, au seuil de ça. Découvrir, désirer et jouir de l'alterité.

Illustration de Riot Coco

Gravures et amour par Riot Coco


Extraits :

L'amour est à inventer, c’est pour ça que je dis l’aimance. L’aimance, c’est le mot que je donne à l’amour qui est à inventer. Tu te rappelles, comme tu disais qu'on parle de l'invention d'une grotte, c’est à dire de sa découverte... Pour inventer l’aimance, je crois qu'il nous faut des mots. Des mots pour la dire et des mots pour la vivre. C'est pour ça que dans ce livre j'écris ce que les mots veulent dire pour nous. Avec quels mots exactement nous nous aimons. Et pourquoi il en faut d'autres que ceux de l'androlecte ou alors dotés d'autres définitions. (page 74)

Aujourd'hui, je suis tombée amoureuse de toi trois fois. Je suis tombée amoureuse de toi au réveil (mais je tombe amoureuse de toi tous les matins où nous nous réveillons ensemble parce que ta façon de cueillir le jour est la plus belle que j'aie jamais vue. Je me réveille avant toi, toujours, pour ne pas manquer l'événement. Je reste penchée au dessus de toi, j'attends que tes yeux s'ouvrent sur mon sourire d'émerveillée de toi. Alors ton visage s'éclaire en sourires, en jouissance d'être vivante, toute ensommeillée abandonnée au coeur de l'intime, c'est le pur visage de l’acquiescement. Ton corps engourdi bascule au plus près du mien et mon corps s'en trouve métamorphosé en cocon. Tout mon être veut prendre soin de toi. Et, en caressante, j'orchestre ton entrée dans le jour). Ce matin, je suis tombée amoureuse de toi aussi quand j'ai été saisie d'émerveillement par la sensation sous mes doigts lissant tes ailes, c'est souvent lorsque tu me procures de l'émerveillement que je tombe amoureuse de toi, cette sensation sous mes doigts c'était comme si tout le délicieux de toi, de ton corps se rassemblait là pour m'être donné à éprouver, se concentrant là pour mieux se diffuser tout en moi. La sensation de ta fifalie ne restait pas sous mes doigts, elle s'installait en mémoire exquise dans ma bouche, en mémoire exquise à mes ailes, s'étendait dans tout mon corps en accueil de ton plaisir affolant mes ailes de battements m'enivrant de ton odeur happant mon être au rythme de nos respirations dans les mouvements de ton bassin en harmonie de tournoiement de mes doigts, et après je ne sais plus car c'est devenu interstellaire, on s'est accordées je crois au mouvement des planètes, et l'univers a vibré d’un orgasme. Je suis tombée amoureuse de toi aujourd'hui aussi quand je t'ai vue, nue, lire le plan du métro, on aurait dit une naïade. Je t'ai prise en photo. Il fallait que j'en garde une preuve matérielle : comment tu tenais ton plan de métro comme une devineresse lisant l'avenir de notre journée dans un coquillage. Tu étais sublime de grâce, sur la pointe des pieds, un genou à terre, toute en courbes de corps et droite en souveraine, naïade au bord de l'eau qui s'épanchait tout soudain entre le lit et la fenêtre avec des bruits de clapotis d'une eau claire jaillissante à la source de mon corps déversant mon amour à tes pieds en grand concert de chants d'oiselles s'égosillant des joies de l'été en plein Paris au mois de mars. Et on le voit sur la photo ! Comment fais-tu tout ça, ma Coccinelle ?! Et puis je suis tombée amoureuse de toi aussi aujourd'hui quand tu as dit en majesté : « Se mettre à la portée des gens, d'abord c'est les insulter, ensuite c'est une fiction dont on use pour être médiocre, cela n'a rien à voir avec moi ! » Je m'endors épuisée, agrippée à ton dos pour traverser la nuit pour aller jusqu'à demain où je vais tomber amoureuse de toi encore et encore, c'est sûr. Et à chaque fois c'est saisissant et bouleversant comme la première fois, ce jour béni entre tous où tu m'as trouvée. Ça en demande du souffle de t'aimer, mon éblouissante ! (page 59)

Comment nous retrouvons-nous malgré tout ? Il y a un charme, l’alchimie opère comme en charme. Chaque mise en présence, fut-elle par la voix, nous rend l’une à l’autre en aimantées. Parfois il y a des points de suspension ou des retranchements, mais ils n’égratignent que la surface. Et tu m’embrasses… En m’embrassant, tu m’insuffles une foi en nous inébranlable. Quand tu m’embrasses c’est tout mon corps qui est embrassé jamais la sensation ne reste dans ma bouche, elle s’étend à tout mon corps intérieur extérieur ces notions disparaissent quand tu m’embrasses j’ai un autre corps un corps en substance jouissante en substance aimante un corps à géométrie variable le plus souvent sphérique contenu dans nos bouches et les contenant, contenu dans ton corps et le contenant, lui aussi à géométrie variable quand je t’embrasse lui aussi sans intérieur sans extérieur sans frontières avec mon corps quand nous nous embrassons nos corps s’interpénètrent concentriques en nos bouches nos corps se mêlent se cherchent jusqu’à ce que nos ondes de plaisir s’accordent en vibratoire. Quand tu m’embrasses, je suis pleine de toi, tu dis : « quand tu me donnes à t’embrasser », tu m’infiltres en plénitude, tu me dis que tu m’aimes dans ta langue je jouis de ta langue qui me dit que tu m’aimes ta langue qui m’embrasse est une langue performative quand tu m’embrasses je m’éprouve toute à toi en oui, toute en oui à toi, ta langue me parle le langage de ton être, quand tu m’embrasses tu fouilles ma langue avec ton âme, je fouille ton âme avec ma langue quand je t’embrasse toute en délicée de ta langue toute en délicée de ton délice quand tu m’embrasses…
- « C’est exactement ça ! Mais tu n’as pas tout dit... »
- « Non, bien sûr, je n’ai pas tout dit, l’écriture est une tentative maladroite. Le plus souvent entre le projet d’écriture et la chose écrite il y a un gouffre, alors entre la chose vécue et la chose écrite, tu penses bien… »
- « Tu ne parles pas de l’étendue des corps ? »
- « Je le vis plutôt comme une concentration. »
- « En densité, bien sûr, c’est une concentration, mais dans la durée, il y a l’étendue des corps dans la durée. Ça déborde de la concentration qui renvoie encore aux limites des corps alors que l’étendue, elle déborde de ces limites. Ça déborde et ça dilate, c’est pour ça que je parle de durée parce que ça dilate le temps. »
- « Oui, c’est vrai. »
- « Je n’ai jamais embrassé comme je t’embrasse, comme tu me donnes à le faire. Personne ne m’a jamais embrassée comme tu le fais. Tu sais quoi ? En dehors de nous, ça n’existe pas. » (page 159)


Interview par Vanessa Watremez, présidente d'Air Libre, Association d'Interventions, de Recherches et de Lutte contre la violence dans les relations lesbiennes et à l'égard des lesbiennes

Vanessa Watremez : Je ne suis pas critique littéraire, je ne suis pas non plus journaliste… je détiens donc peu d’habileté pour réaliser une interview. Ainsi, je ne ferai pas une interview dans les règles de l’art : parler du livre et mettre en scène l’écrivaine. Je voudrais ici que nous échangions sur les apports, selon moi, de ton livre pour celles qui sont ou ont été victimes de violence dans leurs relations amoureuses…. ce dont il n’est pas question dans D’aimance, (il est question de relations, d’amour, d’altérité, d’écriture…). Mais ton livre (et la présentation que tu en as faite à Bagdam) m’est apparu comme d’un apport certain pour celles qui sont victimes de relations violentes. Je voudrais donc que l’on développe et que l’on construise ensemble cet apport. Es-tu d’accord ? 

Françoise Leclère : J’aime bien l’idée oui, de réfléchir ensemble. Je tiens à préciser que tout ce que « j’ai à dire » sur l’amour, je ne l’énonce pas parce que je suis savante sur la façon de vivre une relation mais au contraire parce que dans ma vie, je me plante à tous les coups ! Alors j’essaye d’en tirer des leçons, de comprendre et d’analyser mes échecs. Ensuite c’est en confrontant mes réflexions à l’expérience des autres, que j’arrive à bâtir un discours qui a l’air de tenir la route, et sur lequel d’ailleurs j’essaye d’engager plus favorablement ma vie amoureuse… Je pense que c’est un grand chantier qui s’offre à nous, lesbiennes, celui « d’inventer l’amour ». L’idée c’est qu’il ne peut s’instaurer qu’entre deux sujets souverains, ce qui n’est pas le cas entre un et une protagoniste puisque les rapports sociaux de sexe placent l’un en sujet et l’une en objet. Le problème, c’est que même si on déroge un peu à la culture hétéro en devenant lesbienne, on a tout de même été éduquée, formée, prescrite dans cette culture. Et donc on a tendance à vivre nos relations d’amour comme on nous a préparées à le faire… 


Vanessa Watremez : Je souhaiterais aborder deux points majeurs de ton livre :
- l’écriture non distanciée avec le vécu que je vois comme un outil pour prévenir les violences et identifier le début d’une relation violente ;
- et l’amour à inventer comme moyen, selon moi, de lutter contre les violences et de les enrayer.

Écriture non distanciée avec le vécu : outil pour prévenir les violences.

Ton livre est la narration par Lou de sa relation avec Coccinelle. C’est un récit livré au jour le jour, sans distanciation de Lou avec son vécu et son ressenti intérieur. Au fil de la lecture, on voit l’évolution, la métamorphose des personnages et de la relation. Dans ta présentation, tu dis ceci : « Ce parti pris, l’absence de distanciation, fait qu’elle ne sait rien du livre qu’elle va écrire, tout comme elle ne sait rien de la vie qu’elle va vivre. Du moins, c’est ce qu’elle croit, parce que c’est ce qu’on croit communément. À tort. En réalité on sait tout, ou en tout cas on a tous les éléments pour savoir, quand on commence une relation, de quoi elle va être faite. Ce que Lou va découvrir, rétrospectivement, et cela parce qu’elle a tout consigné, c’est que tout était écrit dans les prémices de la relation ». Pourrais-tu développer cette idée et en parler plus concrètement ? 

Françoise Leclère : Oui, je peux développer l’idée, je dirais même que c’est, entre autres, ce que j’ai montré sur les 174 pages de D’aimance… Il y a beaucoup de signes, ils sont dans les actes comme de laisser l’autre dans le silence, (pendant plusieurs jours ne pas donner de nouvelles), ou dans les mots, par exemple, dès la page 20, Coccinelle écrit « Après ma visite, je te cherchais. Quel téléphone faire sonner pour te trouver ? Avec tous ces numéros pourtant je devrais pouvoir te « toucher » partout. » A quoi Lou répond : « Tous ces numéros, oui, mais tu n’en as fait sonner aucun. » On voit que Coccinelle est dans le jeu, elle s’amuse de la polysémie de « toucher », elles ne sont pas encore amantes, et donc, c’est une provocation. Lou apprécie certainement ce titillement ludique, mais il n’empêche, Coccinelle n’a pas appelé… Ce sont des signes qui indiquent à Lou que Coccinelle ne partage certainement pas son urgence à être ensemble, d’ailleurs dans son for intérieur, elle énonce : « J’ai la patience des graines ». L’énonçant elle annonce son choix : elle prend le parti de composer avec ce que le signe lui présage. Beaucoup plus loin, page 88, Lou lui écrit : « J’ai mal ». La réponse de Coccinelle est désimpliquée : « Je découvre ton message comme un coup de poing dans le ventre. Tu as mal et j’en souffre. Je prends le temps du mail, mais j’ai une envie folle de me précipiter sur un téléphone. Evidemment, j’appelle pour t’entendre, te parler. Ai-je quelque chance de remédier à ce mal ? » Renoncer à une « folle envie de se précipiter sur un téléphone » pour prendre le temps d’un mail de trois lignes, ce n’est pas sérieux. Et demander si on a une chance de remédier à un mal dont on sait être à l’origine, c’est un peu léger ! Il n’y a de toute évidence, celle des actes (justement ne pas se précipiter sur un téléphone), comme celle des mots, aucune sensibilité dans l’énoncé « Tu as mal et j’en souffre ». Par ces quelques lignes, Lou doit pouvoir comprendre qu’elle n’est pas aimée. Alors évidemment après il y a toute une gamme de significations à « être aimée ». L’amour de Coccinelle ne lui inspire pas d’empathie pour Lou, c’est à dire qu’elle n’aime pas l’autre pour elle-même, mais cela ne l’empêche pas de l’aimer pour soi… Et là c’est à chacune de voir comment elle veut (ou ne veut pas) être aimée. Le plus flagrant en matière de présage, c’est quand Coccinelle annonce qu’elle va partir en vacances avec Lucie et prononcer, à la fin de leur séjour, leur rupture. Ce n’est pas crédible. Lou comprend immédiatement que Coccinelle ne va pas rompre. Sa lucidité est totale, et elle se trouve à composer avec cette lucidité pour rester dans la relation, ou plutôt je devrais dire pour essayer désespérément de l’instaurer ou de la faire exister. C’est un des thèmes principaux du livre. Lou est d’une lucidité quasi infaillible. Mais ça ne suffit pas, parce que même si elle sait, emprise de passion comme elle l’est, sa lucidité ne l’aide pas à s’extraire de la relation. Elle l’aide seulement à construire son renoncement. Peu à peu. Lou pense que l’amour est à inventer. Le problème, c’est qu’elle ne l’a pas encore déconstruit. Et qu’elle est jouée par un ensemble de croyances sur ce qu’est l’amour, sur ce que doit être son attitude si elle veut être aimante. Ces croyances la piègent dans une relation où l’amour n’est pas vécu, où il est mis en projet. C’est aberrant. L’amour ne se vit qu’au présent. S’il n’est pas là aujourd’hui, s’il n’est pas satisfaisant aujourd’hui, il ne le sera pas demain. Je ne parle pas des ajustements à réaliser pour être au mieux ensemble. Il peut être nécessaire de communiquer beaucoup pour instaurer une harmonie ou une complicité. Je suis tout à fait prête à croire que l’amour « se construit », mais par contre on sait tout de suite justement si la communication par laquelle on va construire son duo est possible ou ne l’est pas. 

Vanessa Watremez : Je trouve cela très intéressant pour celles qui ont vécu des relations violentes. Lorsque l’on rencontre une nouvelle partenaire, ici future agresseur, on ne sait pas qu’elle va devenir notre agresseur. Au contraire, on batifole avec ce nouvel amour, on est insouciante, on pardonne les écarts, on n’attache pas d’importance à des détails qui finissent par devenir des violences… et tout cela sous le couvert de l’amour (l’expression « l’amour rend aveugle » prend tout son sens ici). On ne sait donc rien de ce qui va arriver ! Ou du moins, on ne le voit pas. Tu dis qu’au contraire on pourrait savoir ce qui va arriver. Je partage ton point de vue : en effet, il existe très souvent des signaux d’alarme à une relation violente (par exemple : l’une parvient peu à peu contrôler la relation et sa partenaire, elle exprime de la jalousie ou est très possessive, elle instaure un certain pouvoir, elle impose ses opinions et croyances, et très vite on se plie à ses exigences… et la violence finit alors par apparaître, mais c’est trop tard on est prise dans la relation). Le problème est comment être attentive à ces signaux alors que les règles conventionnelles de l’amour exigent de nous de fermer les yeux sur l’inacceptable ? C’est ici que je retiens l’idée de l’écriture avec absence de distanciation que tu développes. Ceci a d’autant plus son intérêt que lorsqu’on a été victime de violence, notre confiance envers les autres est ébranlée, on a peur de rencontrer d’autres amours, on a peur de revivre la même chose. On voudrait se prévenir de cela. Alors deux choses à ce propos : Proposer l’écriture des premiers temps de la rencontre, pourrait-il aider à faire ressortir ces signaux d’alarme lorsqu’ils existent ? De quelle manière ? Et comment procéder? 

Françoise Leclère : Ton idée est intéressante mais j’imagine la levée de boucliers qu’elle va susciter. Le problème c’est que la démarche que tu proposes, écrire tout ce que l’on vit pour y voir plus clair, et mieux repérer les signaux d’alarme éventuels qui annonceraient une relation violente, implique, a priori, (du moins c’est ce qu’on est disposée à croire) une méfiance vis à vis de l’autre. Or, si l’on s’engage en amour avec quelqu’un « est-ce qu’on ne doit pas » lui faire confiance ? Et puis tu vas te heurter à la croyance que l’amour exclut l’analyse, qu’il doit être « spontané ». Donc la première réaction sera sûrement : exit la prise de notes. L’amour est défini par toutes sortes d’injonctions, les « on doit ». « On doit accorder toute sa confiance à l’autre », « on doit lui pardonner », comme tu dis. Ou bien encore « on doit être attentive à ses demandes et les satisfaire » ou pire encore. L’amour est aussi défini par des croyances : « on s’aime pour le meilleur et pour le pire », « se sacrifier pour l’autre est une preuve d’amour », (etc.) ou encore « si elle voit à quel point je l’aime, elle va arrêter de boire », par exemple. Je crois que si on ne tente pas de penser l’amour par soi-même, alors on va devoir le vivre avec un prêt à penser fait de toutes ces injonctions et ces croyances. L’amour n’est pas une page vierge où écrire son propre texte, il ressemblerait plutôt à une portée sur laquelle il faut jouer selon des règles bien définies (et c’est toujours la même musique), puisque l’amour a une définition que l’on peut consulter dans le dictionnaire. (Je le déconseille formellement à toute personne qui cherche à savoir « c’est quoi l’amour ? » pour reprendre le titre d’une émission télévisuelle (à déconseiller tout autant si l’on veut une réponse pertinente)) . Je crois tout à fait que la prise de notes peut être effectivement un excellent moyen de réfléchir, tellement plus fiable que sa propre mémoire brouillée par les émotions. Cela peut être aussi une sorte de journal du sentiment ou quelque chose comme ça. On peut le concevoir de façon totalement positive. Dans D’aimance, j’appelle ça une parcheminelle. Coccinelle dit « c’est mon journal de quête de toi en moi », un carnet qu’elle destine au déploiement de leur histoire. Alors cela peut même devenir une occasion, un espace de partage, non pas qu’il faille le laisser accessible à l’autre, c’est un objet très personnel et même secret à mon avis, mais parce qu’on peut échanger chacune sur ce qu’on écrit (ou ce qu’on a écrit l’an dernier, O délices du souvenir), et ainsi confronter nos vécus. Parce que c’est étonnant de voir comment tout ce qu’on vit ensemble est vécu si différemment par chacune, cela peut être un enrichissement et une ouverture à l’altérité. Entendre ce que l’autre, dans sa singularité, a retenu d’un moment partagé, c’est une façon de doubler sa propre expérience par le vécu de l’autre, et pour reprendre ton idée, au passage cela peut être le moyen de revenir sur certaines choses et dire à l’autre les craintes, les doutes, les blessures qu’on a ressentis. Là, on voit si une communication s’engage ou si notre propre ressenti est nié, comme ce doit être le cas avec une partenaire violente, j’imagine. 

Vanessa Watremez : Que penses-tu de l’amour ? N’est-ce pas un concept qui peut devenir dangereux ? Lorsque sous le couvert de l’amour on est conduite à accepter l’inacceptable ; lorsque l’amour nous conduit dans une relation violente ? 

Françoise Leclère : Toi et moi, comme nous sommes des lesbiennes politiques, nous pensons que l’amour est un outil d’oppression formaté pour que les femmes soient appropriées et soumises aux hommes. Donc logiquement, pour nous, il faut remettre l’amour en question, en changer complètement le concept pour se donner une chance d’inventer une autre forme de relation qui soit plus en rapport avec nos aspirations et notre désir de trouver la forme du déploiement et de l’épanouissement de nos sentiments et de nos émotions. Mais si nous pensons que l’amour est une idéologie au service du patriarcat, c’est parce que nous avons lu les théoriciennes qui se sont appliqué à le démontrer, et qu’elles nous ont convaincues. Or, comme toute culture minoritaire et surtout rebelle, (et dénoncer l’amour comme une supercherie, c’est de la rébellion à l’état pur), leurs travaux ne sont pas connus, très peu diffusés. Il faudrait pouvoir faire un grand travail de transmission et de partage ; on peut commencer par proposer une petite bibliographie pour celles que cela intéresse… Bien sûr que l’amour peut fonctionner comme un piège dont il est difficile de sortir, puisque c’est comme tel qu’il a été conçu. Et je suis d’accord avec toi qu’une personne qui veut prendre le pouvoir sur une autre dispose, grâce à l’amour, ou au moyen de l’amour, d’un arsenal très bien rôdé pour y parvenir. A tel point que cela peut fonctionner sans même aucune conscience stratégique de sa part, tout simplement parce qu’elle est jouée par la portée… Pour être un peu concrète, prenons l’exemple de la possessivité en amour. La possessivité découle logiquement de l’appropriation. Si l’amour est le moyen de s’approprier une femme et les enfants qui naissent de son ventre, si cela sert à maintenir les protagonistes ensemble afin d’assurer la transmission du nom du père et des biens familiaux, (le patrimoine), alors il faut que l’amour soit possessif et exclusif. Or « l’héritage avec nous, c’est foutu, y’en a plus » pour citer Anne-Marie Forêt (je crois) qu’on entend s’exprimer sur la vidéo de Carole Roussopoulos Debout, sur l’histoire du féminisme. Est-ce que nous, exclues que nous sommes du projet patriarcal et capitaliste, nous avons « besoin » de vivre l’amour dans la possessivité (puisque son rôle est social : l’appropriation des femmes, la cohésion de la famille). J’imagine qu’on va me rétorquer que je fais froidement de la théorie alors que ce sont nos émotions, nos sentiments qui nous incitent à être possessives ou jalouses. Mais justement, je pense au contraire que ce qui provoque des émotions liées à la possessivité, c’est une réactivité que l’on a construite en grandissant dans l’influence d’une culture qui nous programmait pour l’appropriation, par exemple. Nos émotions ne sont pas spontanées, elles ne viennent pas du seul fond de nos entrailles ou de notre cœur, mais pour une grande part, elles sont culturelles. Et donc je pense que c’est une aventure intéressante, voire exaltante de tenter de les examiner et de les remettre en question. D’essayer de les forger selon soi, selon un soi débarrassé de son formatage. Est-ce que je suis aimante si je considère que l’autre ne doit aimer que moi ? Si je considère que son affectivité, son corps, son temps par exemple m’appartiennent ? Qu’est-ce que cela signifie « aimer », est-ce que c’est capturer l’autre et la mettre en cage (fut-ce pour la choyer) ? Ou encore est-ce que la jalousie est légitime ? Personnellement, je pense qu’elle l’est tout à fait. Il me semble qu’en amour, on est disposée à souhaiter vivre avec l’autre quelque chose de privilégié et qui vaut aussi du fait d’être unique. Simplement, je pense que cela ne m’est pas dû. Tant pis pour moi si ce n’est pas ce que j’inspire ! Si je suis jalouse, c’est mon problème, je n’ai pas à importuner celle que j’aime avec ce ressenti. Mais quand on se déprend de la possessivité, quand on se dispose à aimer l’autre dans sa pleine souveraineté, la jalousie, cela devient bien moins ingérable ou douloureux. De la même façon, je ne m’engage pas, dans une relation, à être fidèle même si je trouve totalement jouissif d’être toute requise en acquise à l’autre. Tu vois que je n’y vais pas par le dos de la cuillère… Mais c’est alors un sentiment qui s’impose à moi, et dont la plénitude me satisfait. Mais je veux aimer en pleine liberté d’aimer, et me conformer non pas à ce à quoi l’autre voudrait me contraindre ou ce à quoi je me contraindrais par principe par exemple mais au contraire rester à l’écoute de ce que j’éprouve et le vivre dans l’exacte mesure ou forme dans lesquelles je l’éprouve. 

Vanessa Watremez : Il y a une chose extrêmement importante que l’on oublie trop souvent, que tu dis dans ta présentation et que j’aimerais rappeler parce que cela prend tout son sens lorsque cette relation s’avère être une relation où la partenaire est violente. Tu dis : « on peut être totalement transformée, en l’espace d’une relation de trois ou quatre ans et même en moins de temps que ça. On est transformée par l’autre, grâce ou… à cause de l’autre. C’est pour ça que démarrer une relation n’est jamais anodin. En général on fait ça dans une sorte d’ivresse, de légèreté joyeuse, insouciante, et sans avoir conscience des risques en réalité tout à fait inconsidérés qu’on est en train de prendre »

Françoise Leclère : Si j’ai bien une certitude c’est effectivement qu’une relation ce n’est pas quelque chose d’anodin, et que côtoyer quelqu’un cela a des conséquences sur nous très importantes, qui vont modifier notre être, et plus ou moins aussi décider de notre vie et donc le choix d’une partenaire, c’est quelque chose de grave. C’est pour cela que Lou parle « d’élection ». Selon moi, on est en amour quand on sent que celle qu’on a élue en partenaire nous fait être au mieux de nous même. (Et réciproquement). 

L’amour à inventer : lutter contre les violences. 

Vanessa Watremez : J’aime l’idée de « l’amour à inventer ». Pourrais-tu développer cette idée ? Qu’est-ce que tu entends pas cela par là ? Est-il à inventer selon des valeurs lesbiennes féministes ? Cette invention est-elle une référence contraire à l’amour normatif hétérosexuel qui est défini par des féministes comme un outil de la domination masculine ? 

Françoise Leclère : Inventer l’amour, c’est explorer le sens du verbe aimer. L’idée de départ c’est que l’amour tel qu’il est défini, pensé, donc vécu est une supercherie. Disons que le chemin tracé ne me semble pas mener à la destination ou à ce que pourrait être la destination. Je ne dis pas que l’amour n’existe pas, évidemment qu’il y a des gens qui aiment, qui s’aiment. Je dis que le concept dans sa forme actuelle me paraît une impasse. On peut voir « l’amour à inventer » comme un chemin à ouvrir, ou comme une quête. J’ai envie de considérer que les précieuses, au XVIIè siècle, poursuivaient déjà ce projet en dessinant la carte du tendre… Pour Molière, elles étaient « ridicules ». Pourquoi ? Certainement pas à cause de leurs propos, (beaucoup d’hommes sont très doués pour en produire qui mériteraient la distinction et qui pourtant ne la reçoivent pas), non, seulement parce qu’elles étaient des femmes ! La misogynie est culturellement très répandue, au point d’être intériorisée par les femmes elles-mêmes, alors aimer généreusement les femmes, non pas pour en jouir dans tous les sens du terme (en consommateurs, ou en exploiteurs), mais les aimer en toute philogynie, (un mot qui n’est pas dans le dictionnaire et pour cause), c’est déjà une innovation culturelle qui va dans le sens « d’inventer l’amour ». 

Vanessa Watremez : Le modèle de l’amour hétérosocial participe d’une manière ou d’une autre à la construction de la violence (injonction à être en amour, l’amour rend aveugle, se soumettre aux désirs de l’autre et mettre de côté par amour les nôtres, etc…). L’idée que je développe, c’est que la violence est une construction hétérosociale, et que nous devons nous défaire des normes hétérosociales pour sortir de la violence, et pour cela nous devons inventer autre chose… l’amour fait partie de cette autre chose. Que faut-il en faire ? L’inventer ? Comment ? As-tu des pistes explorées ou imaginées à nous faire partager ? 

Françoise Leclère : Je trouve ton hypothèse tout à fait intéressante et pertinente… Les pistes, c’est bien sûr à chacune d’explorer les siennes. Lou pense que pour vivre les choses autrement, il lui faut commencer par les dire autrement. Et donc elle essaye d’inventer un vocabulaire plus en rapport avec sa propre sensibilité et son propre ressenti, ou bien en fonction aussi de ses réflexions, de la façon dont elle analyse les choses. Le premier mot à changer, c’est « amour ». Elle parle de « l’aimance » et elle pose aussi des nuances comme « l’aimantation ». Mais bientôt le déroulement de la relation l’oblige à déconstruire l’amour tel qu’elle l’appréhendait en idéal, et c’est évidemment le préalable à la possibilité d’inventer autre chose… Et toi, j’aimerais bien que tu nous parles de tes propres pistes ? 

Vanessa Watremez : Tu parles de l’importance de l’altérité. Peux-tu nous en dire plus ? 

Françoise Leclère : Je vais te donner un exemple. Pour une part, je pense qu’il y a cette croyance, ou cette attente que la rencontre, (l’autre) ou l’amour va tenir ses promesses. Mais quelles promesses ? Qui promet quoi ? On confond souvent nos projections, nos espoirs avec le potentiel réel d’une rencontre. L’ouverture à l’altérité, ça consiste, entre autres, à se débarrasser de nos propres projections pour être attentive à ce qui nous vient réellement de l’autre, à ce que nous pouvons construire ensemble, à ce qui résulte de notre combinaison... Les projections fonctionnent comme un écran ou même une entrave. Comme si pour faire exister quelque chose, (de purement imaginaire qu’on n’atteindra jamais) on se privait de ce qui est (qu’on ne voit pas ou mal) ou de ce qui pourrait être. C’est pourtant intéressant de s’accorder la découverte… 

Vanessa Watremez : Depuis quand écris-tu ? Comment es-tu arrivée à l’écriture ? 

Françoise Leclère : J’ai commencé au CP, on faisait des lignes de a, de b, de c, et comme ça jusqu’au z, j’adorais ça mais c’était beaucoup plus difficile avec les majuscules. En tous cas, quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je répondais : écrivain. C’est drôle, non ? En fait, j’écrivais surtout des lettres, (non plus l’alphabet mais de la correspondance), j’en ai écrit à Michèle Causse, qui m’a répondu qu’il fallait « impérativement » que j’écrive, mais des livres. Elle m’a dit que si je mourrai demain, elle ferait graver sur ma tombe « ci-gît une écrivain ». Que je n’aie pas rédigé une ligne semblait lui paraître un détail comme si l’écriture était une façon d’être au monde avant d’être une activité. J’avais lu les Voyages de la Grande Naine en Androssie, (       ), et à quelle heure est la levée dans le désert, qui est une pièce de théâtre, et j’avais beaucoup d’admiration pour son écriture. Alors je me suis autorisée à écrire ou disons qu’elle m’a auteurisée… En réalité, j’avais déjà écrit. Un bouquin. Je l’avais écrit pour mon amante, enfin pour une amante que je n’avais pas cessé d’aimer après notre séparation. Elle l’a lue, je veux dire, elle a lu le manuscrit, et quand elle est partie, elle ne l’a pas emporté, elle l’a laissé au pied de mon lit. Alors je l’ai pris et je l’ai brûlé dans la cheminée.

Site d'AIR LIBRE Association d'Interventions, de Recherches et de Lutte contre la violence dans les relations lesbiennes et à l'égard des lesbiennes


Dans la presse à propos de D'aimance

"Une très poétique méditation sur l’amour lesbien et une formidable déclaration d’amour en cent soixante quatorze pages, voilà le constat que toute lectrice fera en refermant ce livre assez inclassable. Françoise Leclère dévoile un esprit cartésien mais parle de l’amour et des rapports amoureux en poète généreux. Sa proposition est d’inventer l’amour et pour y parvenir de le mettre à nu. Sait-on ce qu’est l’aimance par exemple ? « L’aimance est une énergie voluptueuse, jouissive lorsqu’elle circule entre amantes. Elle est caractérisée par un sentiment de gratitude de l’existence de l’autre, par le bien-être que procure sa présence, aussi son évocation (…) L’aimance s’accompagne d’un accroissement de la sensibilité au monde, elle nourrit toutes les intensités de vie en vivantes ». D’aimance, un nouvel art d’aimer très convaincant." (Jacqueline Pasquier, L Mag, juillet 2006)


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